LA NAISSANCE DE L'ÉCRITURE
On parle souvent, en linguistique, de la primauté de l'oral sur l'écrit.
En fait, tous les systèmes d'écriture ne sont que des représentations à
postériori de la langue orale.

Lorsque l'on parle d'écriture alphabétique, c'est que le
système de représentation choisi n'a pas de contenu notionnel en lui-même. Il
tente plutôt de reproduire la chaîne sonore du langage et non les concepts que la
langue véhicule.
Pour bien comprendre les particularités de l'écriture
alphabétique par rapport à l'ensemble des systèmes de représentation servant à
transposer le contenu du discours, nous allons effectuer un survol historique de la
communication graphique.
Du code oral au code écrit
Plusieurs illustrations présentées proviennent du site Les médias:mémoire du monde, site que nous vous invitons à
consulter.
Les premières manifestations graphiques pouvant servir de
support au récit datent de trente mille ans. Il s'agit de tracés mythographiques
(non-figuratifs) qui constituaient un support mnémotechnique pour les productions orales
des Aurignaciens.
Tout comme les pictogrammes (dessins figuratifs) ou les signaux
aides-mémoire des Inuits, des Sibériens ou des Indiens d'Amérique, les symboles
employés, figuratifs ou non, permettent de reconstituer le déroulement d'un récit à
partir d'événements que l'on représente: un signe ou une image donnée réfère à
un fait à évoquer. L'ordre des symboles reprenait l'ordre chronologique des
événements du récit.
Quelques pictogrammes chinois,lointains ancêtres de
l'écriture chinoise actuelle:

Plus près de nous, voici des pictogrammes esquimaux
décrivant un village d'été (poisson séché suspendu à la tente), une fête
(personnages assis avec des tambourins) et beaucoup de phoques (phoque et plusieurs
doigts...):

Pictogrammes des premiers mois Aztèques:

Ces représentations graphiques du discours sont autant
d'écritures dites "synthétiques" où chaque dessin représente une idée ou un
objet. Il n'y a donc pas de lien, à ce stade, entre forme sonore et forme écrite du
langage. Encore aujourd'hui, une ficelle nouée à l'index constitue un symbole
(non-figuratif) ayant pour fonction de rappeler à la mémoire un événement ou une
tâche à accomplir. Les pictogrammes sont encore utilisés de nos jours et agissent un
peu comme des symboles à caractère universel: un panneau illustrant des enfants
traversant une rue indique la présence d'une école à proximité, un combiné nous
signale les endroits où il est possible de téléphoner, etc. .
Ce système d'aide-mémoire était également répandu au Moyen
Âge alors que la connaissance de l'écriture n'était l'appanage que d'un nombre très
restreint d'individus. Une plume laissée dans un vase ou un noeud dans un mouchoir
faisaient jadis office de notes portées à l'agenda. Il arrivait fréquemment que les
commerçants engagent des sujets ayant pour seule fonction de mémoriser les comptes et
les transactions. On trouve également, dans les récits des troubadours, des
passages entiers ne servant qu'à guider la mémoire du conteur.
Avec les hiéroglyphes
égyptiens (-3500ans) et les idéogrammes chinois (-2850ans), apparaît un
système de représentation qui ne renvoit plus à des situations d'ensemble, mais à des
unités minimales de sens: les mots.
L'idéogramme simple est le signe d'un objet alors
que l'idéogramme complexe est le signe d'un concept. On parle alors d'écriture
analytique.
Idéogrammes chinois tiré de: Clavet, L.-J.,
Histoire de l'écriture.
(voir à la fin du texte pour la référence bibiographique)
Petit à petit, le lien entre l'objet représenté et le signe
idéographique s'estompe: l'écriture idéographique glisse vers l'écriture syllabique.
Les symboles auront alors pour fonction de représenter les événements sonores de la
chaîne parlée plutôt que les concepts concrets ou abstraits véhiculés par le langage:
un symbole écrit = une syllabe orale.

Écriture tibétaine, issue du Devanâgari,
lui-même dérivé du Brahmi
Le syllabaire des Phéniciens (-1500ans) fait état d'un système de représentation
où il y a rupture entre les unités de sens (ou les événements) et les symboles.
On parle alors de graphèmes; chacun d'eux désignant un groupe non signifiant de
segments, par exemple, des sons consonantiques.
Lorsque seules les consonnes sont notées, le lecteur doit
restituer les éléments vocaliques (voyelles) et découvrir le sens exact des mots en
s'aidant du contexte; ce qui fait de l'alphabet phénicien un système d'écriture
syllabique.
Le lien qui s'est progressivement établi entre la chaîne parlée et l'écriture est sans
doute à l'origine des descriptions de certaines propriétés articulatoires des sons du
langage. C'est ainsi que l'on retrouve, parmi les démonstrations d'écriture syllabique, la
grammaire de Panini (-400ans) qui propose une description très détaillée du
Sanskrit en termes articulatoires.
Cette description permet de différencier les articulations
consonantiques sourdes ou sonores, le orales et les nasales, de même que les consonnes
aspirées et les non aspirées. On considère que la grammaire de Panini constitue un
ouvrage d'avant-garde, se rapprochant des descriptions qui font l'objet de la phonétique
moderne et de la phonologie.
Enfin, l'écriture Brahmi (-300ans) et l'écriture japonaise, dérivée de
l'écriture chinoise, sont également des écritures syllabiques.
Viennent ensuite les attestations d'écriture alphabétique où
un symbole nous réfère à un son vocalique ou consonantique de la langue: chaque symbole
reproduit un son de la langue parlée.

Tablette en terre cuite du XIVe siècle av. J.-C. à Ougarit. Syrie.
L' écriture ougaritique (-1400ans), l'écriture grecque
(-700ans), le gothique, adapté du grec, le glagolithique (IXe siècle) sont autant de
systèmes d'écriture alphabétique. Le lien entre l'écrit et l'oral se limite
strictement à associer un symbole à un son.
Voici une bonne illustration de l'évolution
des alphabets:
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- Alpha
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- Bêta
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- Gamma
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- Delta
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- Epsilon
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- Dzéta
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- Êta
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Dès le VIIIe siècle, les grammairiens arabes avaient donné une
description en termes articulatoires des 28 lettres de leur alphabet. Plus tard, au XIIIe
siècle, Strurlusson propose une description phonétique détaillée des sons de
l'islandais. Les caractères runiques Futhark constituent un autre exemple de
transcription alphabétique du langage.
Caractères runiques Futhark
L'évolution de l'écriture peut se résumer en quatre stades
principaux au cours desquels les représentations graphiques se sont progressivement
éloignées de l'objet ou de la notion à représenter pour se rapprocher de la forme
sonore du message. De l'écriture synthétique dans laquelle un symbole graphique
représentait un objet ou un concept, l'écriture a évoluée vers un découpage
analytique où chaque signe évoque un mot. Viennent ensuite les écritures syllabiques
où le code écrit reproduit les différentes syllabes de la langue orale. Enfin,
l'écriture alphabétique permet d'associer à chaque symbole graphique un son de la
chaîne parlée.
Le tableau ci-dessous montre bien l'évolution des caractères
utilisés dans les langues de l'antiquité jusqu'à nos jours. De gauche à droite:Égyptien
(3500 av. J.-C.), Hébreu (1500 av. J.-C.), Phénicien (1000 av. J.-C.), Grec
(600 av. J.-C.) Roman (114 ap. J.-C.).

L'écriture alphabétique se veut à l'image de la
langue orale. En effet, tous les mots d'une langue sont obtenus par la combinaison d'un
nombre réduit d'éléments sonores distinctifs. De la même façon, l'écriture
alphabétique fait appel à un nombre réduit de symboles écrits transposant
graphiquement les diverses unités de la langue orale. Ce système d'écriture calqué sur
l'oral est plus économique que les systèmes synthétique et analytique dont les symboles
graphiques doivent référer de façon plus directe aux différentes notions à
transmettre.
Bien entendu, nous constatons également que les
langues vivantes sont en constante évolution.L'écriture alphabétique, une fois fixée,
s'éloigne progressivement et de façon plus ou moins importante des prononciations
auxquelles elle faisait référence à l'origine. C'est ainsi qu'en français, on retrouve
différentes représentations orthographiques nous référant à un seul et même son.
Plus l'orthographe s'éloigne du code oral, plus elle est difficile à maîtriser.
Avez-vous déjà fait le décompte des orthographes possibles pour représenter le son
" o " en français? Le son " s " peut correspondre à
quatre lettres différentes dans l'orthographe française, soit " x, c, ç, s
", à preuve: " dix, cime, garçon, son ". Et
que penser des " s " non prononcés, comme dans " cimes
", ou des " s " prononcés comme des " z " comme
dans " oiseau ".
C'est pourquoi on procède, dans certaines langues, à des réformes de l'orthographe
afin de rapprocher les sons des symboles graphiques qui les représentent. L'une des
entraves importantes aux réformes de l'orthographe provient de la masse considérable de
documents écrits dont les civilisations disposent déjà. À partir du moment où
l'ancienne orthographe n'est plus enseignée puisque délaissée au profit de
l'orthographe réformée, certains anciens documents deviennent plus ardus à consulter et
même, à la rigueur, impossibles à comprendre.
Afin d'être en mesure de transcrire de la façon la plus fidèle possible les
propriétés sonores des langues, l'Association phonétique internationale a
proposé un alphabet largement utilisé dans les dictionnaires et par les phonéticiens.
Il s'agit bien sûr, de l'alphabet phonétique international dont vous pouvez
prendre connaissance en clicquant sur ce sigle:
Maintenant, aimeriez-vous tester vos
connaissances sur la naissance de l'écriture?
LES MÉDIAS mémoire de l'humanité: http://www.calvacom.fr/calvaweb/malexism/medias/index.html
Centre International de Recherche en Aménagement Linguistique, U. Laval: http://www.ciral.ulaval.ca
Calvet, L.-J. (1996), "Histoire de l'écriture", Paris, Plon, 296 p.
Martin, P. (1996), "Éléments de phonétique avec application au français",
Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 253 p.
O'Grady, W. et Dobrovolsky, M. (1992), "Contemporary linguistic analysis an
introduction", Toronto, Copp Clarck Pitman, 623 p.

Revision: 15 October 1998
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