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Postériorisation du / a /

Description du phénomène 

La voyelle ouvertea / a tendance à être réalisée comme un [ A ] postérieur lorsqu'elle se trouve en finale absolue ou lorsqu'elle est suivie d'une des deux consonnes allongeantesz / ou / r /. La postériorisation est aussi possible devant / Z / et / v / dans certaines variétés du français québécois
La réalisation d'une variante postérieure [ A ] a une influence sur l'apparition d'autres phénomènes dont notamment la fermeture du [ A ] en [  ] ou la diphtongaison.  

Symboles phonétiques

Pour rendre le / a / postériorisé, on utilise simplement le symbole de la voyelle ouverte postérieure [ A ]. 

Exemples

Canada       /k a n a d a/    =>     [k a n a d A]
tracas         
/t r a k a/        =>      [t Ò a k A]
phare          /f a r/             =>      [f A {]
quart           
/k a r/            =>      [k A {]
                                        mais
quartier      /k a r t j e/      =>      [k a { ts j e]

Conditionnement linguistique

En français québécois, la répartition des deux timbres se fait selon certaines règles qui tendent à favoriser nettement la variante postérieure [ A ], du moins dans deux contextes que Dumas (1986 ) associe à la position finale accentuée et à l'allongement de la voyelle :

a) en position finale 

En position finale accentuée, on ne trouve pratiquement en français québécois que des [ A ] postérieurs, si on excepte quelques mots avec une syllabe redoublée (papa, caca) de même que la prononciation moderne en [ a ] de certains prénoms féminins comme Claudia, Lisa, etc.. Le fait que les clitiques (la, ma, ta, sa) se prononcent avec un [ a ] ne représente pas une exception. Ces mots ne sont pas autonomes et ne se trouvent pas en position finale. Toutefois, un mot comme ça peut se prononcer avec les deux variantes selon qu'il est accentué ou non :
Ça    =>    [ s a ]         et        fait ça     => [ f E s A ].
Les prononciations de -oi- en w a / ou / w A / constituent un cas particulier qui est traité dans la rubrique  Variantes de /wa/.

b) quand la voyelle est longue

Le français québécois tend à préférer la variante postérieure chaque fois que la voyelle est longue, qu'il s'agisse d'une longue étymologique ou de l'effet d'une consonne allongeante.
1) Les longues étymologiques ou historiques.
Il s'agit de cas où la voyelle est devenue longue par la suite de la disparition d'un son originellement prononcé. Ex. ëage > âge, haste > hâte, guaaignier > gagner. Ces voyelles longues sont toujours prononcées avec un [ A ] postérieur.
2) Les voyelles allongées par une consonne allongeante / z  r  v  Z /
En français québécois comme en français européen, on ne trouve pratiquement que le [ A ] devant / z / en syllabe accentuée (base, case, gaz), si on excepte un mot comme topaze et les terminaisons en -oise . Le français québécois manifeste également une forte préférence pour le [ A ] postérieur devant / r / en syllabe accentuée (part, dard, phare) , exception faite de quelques mots tels guitare, gare, cigare, et les finales des verbes en ­arer prononcés avec un [ a ] par la majorité des locuteurs). On constate que ces tendances s'observent surtout en syllabe accentuée ; elles peuvent aussi s'étendre, quoique de façon variable, aux mots dérivés (case / casierA ], barre / barrerA ], mais écart / écarter A / a ] et dard / darderA / a ].
Devant le / Z / et le / v /, on trouve généralement [ a ] chez la majorité des Québécois (sauf dans quelques exceptions comme esclave, cadavre, havre), mais certaines variétés montréalaises peuvent produire un [ A ] (garage, étage).
3) Les formes en -aille et en -ail.
Comme le fait observer Dumas (1986) et conformément à l'usage français ( Bourciez 1957 ), les terminaisons féminines en ­aille avec une voyelle longue ont tendance à se prononcer en [ A j ] alors que les formes masculines en ­ail avec voyelle brève se prononcent toutes en [ a j ]. Quelques mots féminins en ­aille comme médaille, écaille, rocaille sont maintenant prononcés en [ a j ] par la majorité des locuteurs, mais il subsiste des traces d'une ancienne prononciation en [ A j ].
4) Les finales en ­ation et ­asion.
Les finales en ­ation et ­asion (éducation, occasion) se prononcent normalement avec un [ a ], même si la voyelle est longue, mais il subsiste des traces de l'ancienne prononciation en [ A ] chez certains locuteurs plus âgés. 

Conditionnement géographique

La tendance à préférer la variante postérieure [ A ] dans les contextes décrits est observée dans toutes les régions du Québec et peut être considérée comme caractéristique de la variété québécoise. Le français européen standard est moins systématique, en particulier en position de finale accentuée où l'on observe une fluctuation entre [ A ] et [ a ] . Cette fluctuation tend à se résoudre au profit d'une forme centrale [ Œ ] ou de la forme antérieurea ], alors que le français québécois a systématiquement opté pour la variante postérieure [A].
La généralisation de la règle d'allongement et de postériorisation des voyelles devant toutes les consonnes allongeantes, y compris devant / v  Z /, est attestée dans la région de Montréal et dans certaines régions de l'ouest du Québec qui prononcent un mot comme garage avec un [ A ] postérieur, la voyelle étant ensuite susceptible de se diphtonguer. 

garage     /g a Ò a Z/       =>     [g a Ò A Z]
lave          /l a v/              =>      [l A v]

Conditionnement social

La généralisation de la règle de postériorisation devant toutes les consonnes allongeantes ne s'observe que dans le parler de certains groupes sociaux moins favorisés. Il en est ainsi surtout chez les locuteurs plus âgés  qui peuvent réaliser la variante postérieure [ A ] dans les terminaisons en ­ation et ­asion (éducation) ou dans des mots en ­aille comme médaille, écaille, rocaille

Conditionnement stylistique

On ne dispose pas de données précises sur cet aspect, mais Dumas ( 1986 ; 1987) attribue à des phénomènes d'hypercorrection les exceptions que constituent les prononciations avec un [ a ] antérieur en finale absolue dans des mots comme chocolat, Radio-Canada et dans les prénoms féminins comme Lydia, Claudia, Lisa, etc. Il s'agirait, dans ce dernier cas, de se démarquer de la prononciation traditionnelle en [ A ], sentie comme vieillie ou trop populaire.

Conditionnement historique

Selon Dumas (1986), les premiers / A / sont dus à l'affaiblissement du / s / en ancien français lorsque celui-ci était suivi d'une consonne: pasta > pâte. Il en va de même pour certains mots avec un / A / en finale absolue.qui proviennent de mots qui possédaient une consonne finale, avant le 16e s.: mast > mât. C'est sur cette base que se serait établie l'association entre le / A / postérieur d'une part, la voyelle longue et la position finale d'autre part. Une fois bien fixé le modèle voulant que l'on ait / A / quand la voyelle est longue ou en position finale et / a / ailleurs, toutes les nouvelles situations qui ont abouti à l'apparition de voyelles longues ou qui ont rendu finales des voyelles auparavant couvertes par une consonne ont suivi ce patron. C'est notamment le cas des phénomènes suivants :
14e et 15e siècles :
- réduction des suites de deux voyelles et allongement de la deuxième voyelle : ëage => âge .
14e au 17e siècle :
- réduction des -ss- doubles du latin en un -s- simple avec allongement de la voyelle précédente : lassa => lasse.
Fin 17e siècle :
- chute du e muet final entraînant l'allongement du  / a / et sa postériorisation  mare => / m A Ò / ; bataille => / b a t A j / ; miracle => / m i Ò A k /.
Fin du 16e siècle au 19e siècle :
- effet des consonnes allongeantes / z / (fin 16e s.), / r / (fin 17e s.), / v / et / Z / (19e s.). Dumas (1986) explique par ailleurs le maintien de la forme antérieure [ a ] devant / v / et / Z / par le fait que l'action allongeante de ces deux consonnes s'est trouvée bloquée avant d'atteindre son terme . 

Liens avec d'autres phénomènes

voir Variantes de /w a/ .   
voir Fermeture du /A/ .
voir Diphtongaison.

Bibliographie

Bourciez 1957
Dumas 1986 ; 1987
Gendron 1966a ; 1966b
Juneau 1972
Santerre 1974 ; 1976c ; 1976f
Thogmartin 1974
Walker 1984